« Ce ne sont que des histoires pour enfants… »

Les histoires pour enfants, les contes et autres albums de jeunesse apparaissent innocents, en dehors du système patriarcal, et pourtant…

Des albums de jeunesse majoritairement sexistes

C’est particulièrement à partir de 1980, et l’organisation de la dite Conférence mondiale des Nations Unies pour la femme, que la question du sexisme dans l’éducation a été soulevée. De nombreuses études ont ainsi été menées. Elles ont montré que les albums, livres ou encore manuels pour enfants comportaient des stéréotypes sexistes et influençaient le développement psychologique des enfants. L’étude quantitative de Carole Brugeilles, Isabelle Cromer et Sylvie Cromer, intitulée Les représentations du masculin et du féminin dans les albums illustrés ou Comment la littérature enfantine contribue à élaborer le genre, a par exemple confirmé qu’il y avait une plus grande représentation des garçons et des hommes dans la littérature jeunesse. Dans les albums où le personnage
principal est un enfant, celui-ci est un garçon dans 60 %
des cas et une fille dans 40 %. Cela est visible dès la couverture (trois quart des illustrations présentent un personnage masculin) et le titre (35,5 % des albums dont le titre évoque un seul personnage mettent en valeur un garçon, contre 13 % une fille). Même dans les histoires jouées par des animaux anthropomorphiques, la présence masculine est majoritaire.

En ce qui concerne les activités des enfants représentés, un quart des filles ont des fonctions ménagères et
maternelles. Au contraire, l’activité préférée des garçons est de vivre des aventures
. Les autrices concluent : « Les garçons sont du côté du ludique et de l’extérieur et ont « droit » aux bêtises : leur enfance est préservée. Pour autant, ils ne sont pas exclus de la maison, du maternage, des tâches ménagères. Quant aux filles, elles n’échappent pas à l’apprentissage du rôle maternel et ménager, prédominant dans les albums comme nous l’avons vu, et à ses pendants, censés plus ludiques, le déguisement et la danse. La colère, qui leur est spécifique, renvoie au caprice féminin. »

Enfin, les adultes figurés dans les albums de jeunesse pratiquent des métiers stéréotypés : les hommes sont des professionnels en médecine, commerce ou justice, tandis que les femmes ont pour rôle principal l’enseignement et le soin aux enfants. « De surcroît, une réparatrice de cycles, une horlogère et une cordonnière font leur métier en dépit du bon sens, une vache pilote d’avion provoque un crash… Le travail féminin est dévalorisé. »

Les albums et livres pour enfants sont donc un miroir des stéréotypes sexistes de la société et contribuent à les perpétuer. Ils ne sont pas immédiatement repérables, mais sont transmis de manière fine et complexe. Les enfants les intériorisent ainsi1.

L’impact de ces lectures sur les enfants

Plus récemment, dans le cadre du colloque intitulé Les bibliothèques sensibles au genre et organisé par la Bibliothèque publique d’information (Bpi) et le réseau des médiathèques de Brest, la sociologue Oriane Amalric a donné sa conférence « Le genre dans la littérature jeunesse ». Elle y propose sa propre analyse des albums jeunesse et parvient à la même conclusion sur la surreprésentation des personnages masculins et de leurs rôles stéréotypés. Le petit garçon blanc devient le modèle principal auquel peuvent s’identifier les enfants. Cela a pour conséquence de différencier la littérature « neutre » pour tou·te·s et la littérature pour filles. « Les filles s’habituent à s’identifier à des personnages masculins, mais l’inverse n’est pas vrai ». Ces histoires orientent les ambitions des enfants. Les filles comprennent qu’elles doivent être belles et obéissantes et les garçons aventuriers et virils. Cette hiérarchisation entre les genres se prolonge à l’âge adulte et participe aux inégalités dans l’orientation scolaire, les écarts salariaux, la charge mentale, la surreprésentation des hommes aux postes de pouvoir ou encore l’occupation de l’espace public. Il s’agit de violences systémiques qui sont parfois inconscientes, mais qui influencent nos comportements de manière profonde2.

Des solutions contemporaines

Oriane Amalric propose certaines solutions à la fin de sa présentation. Elle incite à analyser sa propre bibliothèque afin de se rendre compte des stéréotypes présents dans les lectures quotidiennes, à accompagner les récits existants d’un contexte et d’un discours critique, à communiquer avec son entourage à propos de ces problématiques. Enfin, il est aussi important d’acquérir de nouveaux livres ou albums qui promeuvent une vision anti-sexiste, non-genrée ou qui questionnent frontalement la place des filles et des garçons dans la société. La bibliothèque Fessart et la Société de Libération de
l’Imaginaire contre les Préjugés ont par exemple publié la bibliographie « Pour une littérature jeunesse antisexiste ». On y retrouve des livres tels que Les filles / les garçons peuvent le faire… aussi ! de Sophie Gourion et Isabelle Maroge, Madame le lapin blanc de Gilles Bachelet, Princesse Kevin de Michaël Escoffier et Roland Garrigue, Léontine, princesse en salopette de Séverine Vidal ou encore Ada, la grincheuse en tutu d’Elise Gravel3. C’est d’ailleurs cette dernière qui a illustré la bibliographie et qui propose, sur son site, des affiches pour mettre en lumière les dynamiques de genre dans l’enfance4.

Pour aller plus loin


  1. Carole Brugeilles, Isabelle Cromer, Sylvie Cromer, « Les représentations du masculin et du féminin dans les albums illustrés ou Comment la littérature enfantine contribue à élaborer le genre », in Population, 57-2, 2002, p. 261-292, URL : https://www.persee.fr/doc/pop_0032-4663_2002_num_57_2_7341 (consulté le 05/10/26). ↩︎
  2. Oriane Amalric, « Le genre dans la littérature jeunesse », in Colloque Les bibliothèques sensibles au genre, Bpi, Réseau des médiathèques de Brest, 2021, URL : https://fill-livrelecture.org/egalite-femmes-hommes-dans-la-filiere-du-livre/le-genre-dans-la-litterature-jeunesse/ (consulté le 05/10/26). ↩︎
  3. Bibliothèque Fessart, Société de Libération de
    l’Imaginaire contre les Préjugés, « Pour une littérature jeunesse antisexiste », Ville de Paris, 2019, URL : https://fill-livrelecture.org/wp-content/uploads/2022/02/litterature-jeunesse-antisexiste-biblio.pdf (consulté le 05/10/26). ↩︎
  4. Elise Gravel, Affiches, URL : https://elisegravel.com/livres/affiches-a-imprimer/ (consulté le 05/10/26). ↩︎

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