Les métamorphoses du gras, Georges Vigarello

Dans Les métamorphoses du gras1, l’historien Georges Vigarello revient sur l’histoire de l’obésité.

Disclaimer : cette fiche de livre emploie les termes génériques (souvent au masculin singulier) utilisés par Georges Vigarello dans son ouvrage. Nous tenons cependant à rappeler que derrière ces expressions historiques se trouvent des personnes aux vécus singuliers et à la pluralité de genres.

Le Moyen Âge et les bons vivants

Au Moyen Âge, les disettes et famines sont constamment présentes. Par opposition, les gros ont une bonne image, considérés comme bien portants. Manger beaucoup, être imposant, qu’il s’agisse de muscles ou de gras, est valorisé, associé à la force. Seuls les très gros sont condamnés, lorsqu’ils n’arrivent plus à bouger normalement. Les médecins reprochent cet excès, mais n’en définissent pas les contours. Aux XIe et XIIe siècles, l’austérité cléricale se diffuse et les gros ventres sont critiqués, non pas pour des raisons esthétiques, mais pour leur association au vice et aux péchés capitaux.

Au XVe siècle, une question de morale

À cette époque, l’obésité n’est pas une question de beauté, mais de morale. Certaines pratiques existent déjà pour réduire la grosseur comme les corsets ou les vêtements contraignants. La multiplication des images à travers les miniatures ou les fresques favorise l’attention portée à la silhouette, même si les repas très copieux sont toujours un signe de noblesse.

Renaissance : le « balourd »

La critique des gros change à la Renaissance. Ils sont désormais associés à la mollesse, la fainéantise. Ce sont des « balourds ». Là où le Moyen Âge encensait les chevaliers, forts et imposants, la Renaissance valorise les courtisans, leur prestance, leur maintien, le raffiné et le léger ; sans toutefois tomber dans la maigreur qui rappelle la peste, la famine et la vieillesse.

XVIe et XVIIe siècles : les « beautés décors »

Aux XVIe et XVIIe siècle, les femmes font déjà des régimes grâce à différentes substances comme les vinaigres ou les acides. La multiplication des corsets montre une certaine volonté d’amaigrissement. Les femmes sont vues comme des « beautés décors », faites pour l’accueil, l’ornement des intérieurs, en opposition à l’apparence masculine qui serait adaptée au « dehors ».

XVIIIe siècle : l’improductif

Avec l’avènement des Lumières, les moyens de quantifier la grosseur de manière chiffrée se développent. Commence alors la mesure du tour de taille, mais il n’est pas encore question de poids.

Le gros n’est plus le simple balourd inculte ou incapable. Avec la révolution, il devient l’inutile, l’improductif. Celui qui s’engraisse sur le dos des pauvres. La révolution introduit des flous dans les codes de l’apparence physique, les ressemblances se multiplient. Les corps sont plus dévoilés et la grosseur est associée au déplaisant et au laid. La pression sur le gras augmente en conséquence.

XIXe siècle : les corps dévoilés

« Chiffres et mesures ont accentué les nuances du gros au début du XIXe siècle. Ils ont installé des catégories. Ces nuances ont aussi révélé leur versant social, aiguisant tolérances et rejets ».

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’amincissement s’intensifie, surtout chez les femmes, promu par les périodiques de mode, la vogue des bains de mer et de la plage, où les corps se dévoilent davantage. On maigrit pour l’esthétique via des méthodes multiples : médicaments, exercices, régimes et même thermalisme spécialisé. Le tout est porté par une publicité exponentielle.

« Un corps plus disponible, plus souple, même si le corset entretient son coffrage, répond à une présence féminine plus marquante dans l’espace public, comme à une attente croissante d’initiative et d’activité. L’affirmation féminine provoque l’affirmation du profil ». 

Mais reste toujours en fond l’idée selon laquelle les gros sont des profiteurs. Demeure aussi la figure de l’homme du peuple, gros, grossier, aviné et grotesque. L’image du gros est exploitée au gré des affrontements et disparités pour moquer les vaincus, les juifs…

Le droit du XXe siècle

« Un changement central, totalement décisif même, a lieu dans les années 1920, issu non des savoirs, mais des mœurs : la transformation du statut de la femme suggère une nouvelle minceur, effaçant davantage références mammaires et rondeurs, un nouvel imaginaire technique suggère par ailleurs davantage fluidité et nervosité, accentuant l’agile et l’élancé, alors que grandissent les attentes de contrôle et d’affirmation de soi ». 

Dans les années 1930, l’univers des techniques, avec la démocratisation des voitures notamment, avive l’image du corps. Il est question de performance, de rendement, de fonctionnalités, de vitesse. Le dynamique l’emporte sur le statique ; le droit, sur l’arrondi. Cela amène à une dénonciation plus marquée des faiblesses et des sédentarités. L’image du gros est alors associée au pauvre.

L’inquiétude médicale s’accapare la mode du mince. Le gros devient celui qui refuse l’amincissement, celui qui abandonne. Il devient une menace esthétique et vitale. En même temps que la balance devient une évidence et se démocratise dans les foyers, l’obésité se transforme en une pathologie. L’offre anti-obésité se professionnalise. Mais c’est aussi à ce moment que la thérapie contre l’obésité prouve ses limites. Ce qui engendre une double souffrance : « l’acceptation du gros et la difficile obtention de son effacement ». L’amincissement est un combat constant et les obèses souffrent de l’écart entre ce qu’ils sont et ce qu’ils voudraient être.

Une pathologisation de l’obésité

Aujourd’hui, l’obésité est standardisée par des chiffres comme l’IMC (indice de masse corporelle). Elle est vue comme une menace sanitaire, un fléau. Le gras n’est plus un problème privé, mais public.

« L’exigence du “mince” fait davantage apparaître aujourd’hui la présence marquante du “gros” ».

L’obèse est vu comme un incapable : celui qui ne sait pas maigrir, se maîtriser ou se corriger. Celui qui n’a pas de volonté. Là où auparavant, il était celui qui « abusait ».

Petit à petit, les institutions qui pilotaient les normes et les mœurs comme l’armée, la religion, les classes sociales perdent de leur influence. L’individu n’a plus à représenter son groupe ou son milieu. Sa différence vient de lui seul : il est son apparence. L’obèse s’identifie alors à son corps même s’il souffre de son obésité. Il redoute de se transformer en maigrissant.

« L’obèse est conduit à l’autodépréciation, sinon à la désappropriation. Il est “déplacé”. Alors que mincir serait au contraire s’adapter, surmonter l’épreuve sociale, se “réaliser » ».

Quelles réflexions cet ouvrage a-t-il fait émerger en vous ? Quelle revue de livre devrions-nous faire prochainement ? Donnez-nous votre avis en commentaire !


  1. Les métamorphoses du gras, Georges Vigarello, Paris, Points, 2017. ↩︎


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