Le male gaze
L’écrivain John Berger diffuse en 1972 la série BBC Ways of Seeing qui interroge la façon dont on regarde les œuvres d’art. Dans le deuxième épisode, il analyse les nus dans l’histoire de l’art européen et montre qu’il s’agit, pour une grande majorité, d’images qui n’expriment que le désir idéalisé des hommes. Les nus féminins ont, en effet, historiquement été peints par ces derniers et ont donc contribué à construire une image du corps féminin comme étant disponible au regard et à l’usage1. La théorie du regard masculin a été complétée et appliquée au cinéma par la critique Laura Mulvey dans son article « Visual pleasure and narrative cinema ». Elle parle du male gaze qui correspond à la façon de filmer les actrices, souvent morcelées, de bas en haut, pour leur donner le statut d’objets de désir2. L’essai de Mulvey a eu par la suite une grande résonance dans les analyses féministes des arts visuels.
Pas de grandeur possible
Les artistes hommes ont pu véhiculer des images sexistes des femmes, car ces dernières ont longtemps été exclues des métiers de l’art. La chercheuse Linda Nochlin a écrit à ce sujet un essai significatif qui a participé à l’établissement de l’histoire de l’art féministe : « Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ? » Dans cet article, elle explique que les femmes n’ont pas eu les outils matériels, économiques et sociaux pour devenir des artistes importantes et reconnues, au même rang que les hommes3. En effet, rares sont celles qui ont eu la chance et les dispositions financières pour recevoir une éducation artistique avant 1897, date de l’ouverture des écoles des beaux-arts pour les femmes. Par ailleurs, si elles réussissaient à dessiner, peindre, sculpter, leurs pairs les considéraient comme moins talentueuses, les collectionneurs ne les prenaient pas en compte et les musées ne les exposaient que très rarement.
La déconstruction des mythes de l’histoire de l’art
Enfin, l’histoire de l’art même est sexiste. En effet, les historiens d’art (les femmes n’ont pas eu accès aux universités pendant longtemps et n’ont donc pu se former à cette discipline) ont écrit une histoire de leur point de vue, généralement masculin, hétérosexuel, blanc et privilégié qui a exclu de nombreuses analyses plus inclusives. L’histoire de l’art se diversifie aujourd’hui et les nouvelles théories sont diffusées grâce à des figures comme Julie Beauzac dans son podcast Vénus s’épilait-elle la chatte ? Elle a notamment consacré un épisode à déconstruire le mythe du « génie » de Pablo Picasso. Elle analyse comment la violence patriarcale de l’artiste, notamment celle exercée sur ses différentes compagnes, se retrouve dans son art ; il semble alors qu’on ne puisse pas séparer l’homme de l’artiste4.
- John Berger, Ways of Seeing, BBC, 1972, URL : https://www.ways-of-seeing.com/ch1 (consulté le 14/05/2026). ↩︎
- Laura Mulvey, « Visual Pleasure and Narrative Cinema », Screen, Vol. 16, n°3, 01/10/1975, p. 6–18. ↩︎
- Linda Nochlin, « Why have there been no great women artists? », ArtNews, 01/1971. ↩︎
- Julie Beauzac, « Picasso, séparer l’homme de l’artiste », Vénus s’épilait-elle la chatte ?, 18/05/2021, URL : https://www.venuslepodcast.com/episodes/picasso%2C-séparer-l’homme-de-l’artiste (consulté le 15/05/2026). ↩︎
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